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Bernard Palissy, maître des émaux

09 février 2026

Par Lisa Lorenzelli

Bernard Palissy (1510–1590) est une figure majeure de la céramique française. Il est avant tout un maître des émaux. Autodidacte, il consacre sa vie à comprendre la vitrification et la couleur. Bernard Palissy expérimente sans relâche, au prix de grands sacrifices. Ses glaçures épaisses et brillantes font sa renommée. Chez Bernard Palissy, l’émail n’est pas un simple revêtement. C’est une matière vivante. Un outil pour traduire la nature. Reliefs, textures, couleurs : tout passe par l’émail. Il ouvre la voie à une pensée moderne de l’émaillage.

Contrairement aux traditions italiennes fondées sur des savoirs établis, Palissy adopte une démarche empirique. Il observe terres, cendres et minéraux, et comprend par l’expérience le rôle des fondants, oxydes et cuissons. Ses couvertes plombifères, épaisses et brillantes, révèlent une maîtrise audacieuse des couleurs. Par ailleurs, elles souvent combinées sur une même pièce.

Il est surtout connu pour ses rustiques figulines. Plats et bassins en relief, peuplés de reptiles, poissons, coquillages et végétaux moulés sur le vif. Ainsi, les émaux polychromes révèlent une parfaite maîtrise des retraits, des tensions de surface et des interactions forme-glaçure. Chez Palissy, l’émail devient une matière vivante, à la fois expressive, narrative et liée au monde naturel.

Bernard Palissy, Plat à décor de rustiques figulines, vers la fin du XVIe siècle. Image © Lyon MBA – Photo Alain Basset

Bernard Palissy, la nature comme laboratoire

La fascination pour la nature traverse toute son œuvre. Dans ses écrits, notamment les Discours admirables, Palissy développe une pensée scientifique avant l’heure. Il y explore la formation des sols, la circulation de l’eau, l’origine des minéraux et le rôle du feu comme force de transformation. L’émail devient alors un terrain où se rencontrent art, science et philosophie.

Vers les années 1540, alors qu’il cherche obstinément à percer le secret de la couverte blanche (émail), Bernard Palissy est ruiné et n’a plus de bois pour alimenter son four. Pour continuer ses essais, il brûle successivement : ses meubles, ses planches et même le plancher de sa maison.

Bernard Palissy raconte lui-même cet épisode dans ses écrits (Recepte véritable), avec une grande lucidité : il sait qu’il va trop loin, mais il refuse d’abandonner après tant d’années d’efforts. Publié en 1563, « Recepte véritable » n’est pas un livre de recettes. C’est un texte technique, philosophique et profondément personnel. Bernard Palissy y raconte ses recherches sur les émaux, sans jamais livrer de formule miracle. Il y décrit des années d’essais, d’échecs, de feu. Plus qu’un potier, il s’y révèle penseur de la matière.

Ce que Palissy change dans l’histoire des émaux

Bernard Palissy ne se contente pas de décorer ses poteries. Au contraire, il transforme la façon de penser et d’utiliser l’émail en céramique. Ainsi, l’émail s’intègre à la forme. Dès lors, la glaçure devient un langage plastique. La matière, elle, devient expressive. Bernard Palissy travaille des glaçures épaisses. Par conséquent, il provoque des coulures et des accumulations. Peu à peu, les surfaces acceptent les variations. L’irrégularité devient alors une richesse. De cette manière, l’observation de la nature guide chaque choix. L’émail traduit le vivant. Enfin, Bernard Palissy ne cherche pas la perfection lisse. Il cherche la vie dans la matière.

Bernard Palissy interroge le rapport au contrôle en céramique. Il cherche à comprendre les phénomènes de cuisson et de vitrification. La recherche prime sur le résultat final. Le geste n’essaie pas de tout figer. La matière conserve une part de liberté. Le feu reste un partenaire. L’imprévisible fait partie du processus. Bernard Palissy maîtrise les principes de l’émail. Ce dernier n’impose pas des résultats figés.

Un homme libre face aux dogmes de son temps

Protestant convaincu dans une France ravagée par les guerres de Religion, Bernard Palissy vit sous la menace permanente. Sa foi le marginalise, ses prises de position dérangent, son indépendance inquiète. Il aurait pu abjurer, se taire, choisir la sécurité mais il ne le fait pas. Celui-ci reste fidèle à ses convictions, au prix de sa liberté. Arrêté puis emprisonné à la Bastille, il n’y est pas détenu pour son œuvre, mais pour ce qu’il est et ce qu’il croit. Il y meurt en 1590, loin de ses fours et de ses ateliers. Ce destin forge l’image d’un homme pour qui créer, penser et vivre ne peuvent être dissociés, d’un artisan qui préfère la cohérence à la survie, et la fidélité à lui-même à toute forme de compromis.

Henri III (1551-1589), roi de France, rendant visite à Bernard Palissy, céramiste, emprisonné à la Bastille. Extrait de « Scènes de la vie des hommes célèbres », gravure en deux couleurs de Valerio, 1843.

Bernard Palissy ne se résume pas à Paris. Au contraire, il vit et travaille longtemps dans le Sud-Ouest. Notamment à Agen, il observe, expérimente, transmet. Là, la nature devient son laboratoire. Et la matière, son langage. Aujourd’hui encore, à Agen, son nom demeure. Ainsi, un lycée porte son nom. Et surtout, son héritage traverse les générations. Au cœur de la ville, là où se trouve aujourd’hui le studio Le Bol, cette même exigence persiste : chercher, comprendre, expérimenter et rester libre.

Le musée Bernard Palissy, un lieu pour comprendre l’homme et la matière

À Lacapelle-Biron, dans le Lot-et-Garonne, le Musée Bernard Palissy prolonge cet héritage. Plus qu’un musée, c’est un lieu de recherche et de transmission. Le lieu invite à comprendre l’homme derrière l’œuvre. Le parcours révèle son rapport intime à l’émail et au feu. On y découvre des œuvres en lien avec son esthétique, des pièces inspirées de ses rustiques figulines. Le musée propose également des expositions de céramique contemporaine qui font écho à son esprit d’expérimentation.

Visiter le Musée Bernard Palissy, c’est entrer dans la continuité d’une pensée. Celle d’un homme pour qui la céramique n’était pas seulement un artisanat, mais un moyen de comprendre le monde. Une céramique où chercher, tester, rater et recommencer fait pleinement partie du processus.

Exposition : Le grand plat © Musée Bernard Palissy

Bernard Palissy ne nous a pas seulement laissé des œuvres. Il nous a transmis une manière d’être céramiste. Il nous a appris à regarder la matière, à écouter le feu et à accepter le temps long. Chez lui, l’émail ne recouvre pas. L’émail parle. L’émail vit.

Cinq siècles plus tard, pourtant, son geste continue. Il se retrouve dans chaque atelier, chaque four, chaque essai. Ainsi, chaque céramiste qui cherche prolonge cette lignée. Et même, chaque main qui doute en fait partie. Finalement, Bernard Palissy nous rappelle une chose essentielle.

La céramique n’est pas une recette à suivre ni une formule à répéter. Elle est une relation à construire, jour après jour, avec la terre, l’émail et le feu. la céramique fait travailler le corps, le regard et le temps. Cela demande d’observer, d’écouter et d’ajuster. Dans cette pratique, chercher compte autant que réussir. Essayer, se tromper, comprendre, recommencer font partie du métier. La céramique avance par essais, par expériences, par attention aux différences. C’est pourquoi, elle privilégie le vivant au lisse, la présence à la perfection, le sens à l’apparence. Elle ne fixe pas un résultat unique. Elle propose un dialogue.